SI C’ÉTAIENT DES CASTORS

«Si c’étaient des castors qui creusaient la roche et barraient la route aux eaux libres, tous les amis de la nature admireraient. Mais ce sont des hommes! Alors on crie au sacrilège. Comme s’ils étaient capables de l’abîmer, cette nature tellement plus grande, tellement plus forte qu’eux. Parce qu’on égratigne les Alpes, ne crions donc pas qu’on les égorge. Elles sont grandes, elles restent secrètes, elles sont beaucoup plus patientes que nous, et plus durables. Elles ont le temps de panser ces pauvres plaies.»

André Guex, Barrages, Éditions Rencontres, Lausanne, 1956.

La montagne, disait-on, panserait ses plaies. Septante ans plus tard, on rehausse les murs.

Les archives de l’époque exaltent le progrès et la prouesse technique, portés par une foi inébranlable dans la capacité humaine à organiser, canaliser et dominer la montagne ; celle-ci apparaît moins comme un milieu vivant que comme une force à soumettre. Cette arrogance héritée révèle ce qu’elle contenait déjà en germe : l’épuisement des ressources et la crise écologique actuelle.

Ce travail ne cherche ni à condamner ni à célébrer les barrages. Il tente plutôt de tenir ensemble les contradictions qui les habitent et qui nous hantent : énergie locale et renouvelable d’un côté, symptôme d’une logique de maîtrise et de croissance de l’autre, qui persiste même quand elle se drape de la vertu écologique.

Mon regard se porte d’abord sur le béton : matériau de la modernité, du progrès, de la démesure, « arme de construction massive du capitalisme » selon Anselm Jappe. Dans les Alpes, il est partout, parfois visible, souvent insoupçonné. Seconde peau des vallées, il façonne ce que nous appelons encore « nature ».

Les photographies de détails, réalisées au fil de longues marches jusque dans les galeries souterraines qui captent les eaux de dizaines de glaciers, s’attachent aux coulures, aux fissures, aux efflorescences. Cette proximité engage le corps autant que le regard, car c’est dans ces marques que le béton échappe à ce qu’on attendait de lui. Il n’est pas inerte : il transpire, se fissure, se transforme, comme s’il avait son mot à dire. Jane Bennett parlerait d’agentivité de la matière. Ses failles sont celles de l’idéologie qu’il incarne, des brèches dans le récit de la maîtrise et du progrès. Elles font écho à celles de la roche, de la glace, de la neige ; partout, une matière qui réagit, se fend et se transforme.

Ce regard trouve son prolongement dans un second geste : des photographies de paysages alpins, où aucune trace humaine n’est a priori visible, sont projetées sur les murs de barrages. Sur la paroi striée de coulures, l’image s’accroche aux reliefs et aux fissures : les failles du béton rejoignent celles de la roche et de la glace, paysage et ouvrage fusionnent. Le geste est éphémère et ne laisse aucune trace sur le site, mais il inscrit la marque de l’infrastructure au cœur même de l’image du paysage. La fusion est tendue : l’image d’une nature « intacte » se heurte à l’ouvrage qui l’a transformée et qui exploite ses ressources. Elle dit notre dépendance à une logique d’exploitation dont il est difficile de s’extraire, y compris lorsque nous la voulons vertueuse.

2025 - en cours